Extrait du livre

 

   Les après-midis, tous les sommets étaient dans les nuages, il n’y avait que le matin où il faisait beau. On partait vers les 8 h. On marchait 4 à 6 heures par jour. Sur les sentiers, ce n’était pas la grosse affluence mais on croisait des gens, le secteur est connu. Parmi les gens que l’on a croisés, il y avait des Japonais, ce sont les seuls qui trimballent leur nourriture intégralement. Il n’y avait pas de femme avec eux, ils sont vraiment entre hommes. Quand tu les vois, tu ne peux pas les confondre, c’est vraiment la gueule des Samouraïs.
   On logeait dans des refuges, appelés « lodges ». On avait amené la tente parce qu’on avait l’intention de se faire un 6000 mais il y a la réalité du terrain. Ça n’a pas été possible, il faisait trop froid, glaçon dans la gourde en pleine journée. Il fallait une semaine d’autonomie complète pour arriver au sommet. Je ne vois pas où on aurait trouvé la bouffe pour tenir au moins cinq jours.
   Sur ce trekking, on a vu quatre 8000, l’Everest (8848 m), le Lhotse (8501 m), le Makalu (8475 m) et le Cho Oyu (8153 m). On est passé par le Kalapattar, le promontoire qui domine le camp de base (voir plus bas). L’itinéraire était bien défini, on n’a eu aucun problème de ce côté-là. Le point de départ de tous les itinéraires, c’est Namche-Bazar, le point d’approvisionnement de tous les gens des vallées. De là on est parti sur le lac de Gokyo, ensuite on est allé dans la vallée de l’Everest, puis la vallée de l’lsland Peak et on est redescendu à Namche-Bazar. On est reparti vers la vallée de Thame qui monte sur le Cho Oyu.
   Quand on est arrivé à Thame, on s’est fait refouler parce que notre permis de trekking n’allait pas au-delà. Ça marche comme ça au Népal, il faut pointer sur l’itinéraire. On a donc décidé de dormir dans le village, au moins on pourrait voir le Cho Oyu puisqu’il nous était interdit d’y aller. Le lodge était rudimentaire, l’autochtone qui la tenait était un « authentique ». On ne savait pas si on allait y manger ou pas, c’est le porteur qui a fait la cuisine. J’ai pu manger mon plat favori, des pommes de terre avec des œufs.
   L’autochtone était en train de couper de l’ail et son feu commençait à donner des signes de faiblesse. Il a balancé deux trois bouses de yack séchées et dans la foulée, il a continué à faire la bouffe sans se laver les mains. Il n’y a aucune hygiène là-bas, il vaut mieux ne pas regarder ce qui se passe dans la cuisine. On lui a demandé s’il avait des légumes, il avait du mal à nous comprendre, il ne captait pas tout. Il nous a répondu qu’il avait des « press-cabbages » (qu’est-ce que c’est que ce truc ? Spécialité du chef ?). En fait, il s’agit de feuilles de choux conservées dans de la saumure, le tout dans des containers récupérés lors d’expéditions. La copine a fait un exploit en tentant de bouffer ça. Vu l’apparence extérieure du truc, l’intérieur devait être plutôt louche, voire carrément strange, n’ayons pas peur des mots. J’en ai goûté une, ce n’était pas très goûteux, ça permettait de survivre.
   Dans la plupart des lodges, ça craint, les paillasses ne sont jamais changées. C’était le cas ici, il y avait des acariens gros comme le doigt. Le lendemain, j’étais couvert de boutons. J’ai regretté de ne pas avoir emporté mon collier antipuce et une bombe de Baygon vert. En plus, la fumée du poêle s’évacuait dans les pièces (système breveté), on sentait vite le saumon fumé. Tu t’enfumes dans tous les lodges, au bout de dix jours, tu chlingues. Tu finis par faire très local. D’ailleurs, tout en marchant, on savait que notre porteur approchait, même par vent contraire.
   Les cinq premiers jours, question bouffe, j’en ai bavé. J’avais l’estomac qui faisait des réticences (souvenir du premier voyage en 1991). Il y avait au moins trois denrées : du riz, des patates et des pâtes. Le problème avec le riz, c’est que tu trouves des pierres. Sur les 23 jours de marche, j’ai mangé des pommes de terre pendant 18 jours. Quant aux pâtes, ils doivent avoir des vieux stocks, de temps en temps, ça avait un peu des goûts bizarres, un peu rance. Je crois qu’en fait, je n’ai pas eu de chance, le premier jour, j’ai mangé du riz avec des petits cailloux, j’ai dit « le riz, j’y touche plus ». J’ai mangé des pâtes, elles avaient le goût de rance, j’ai dit « les pâtes, j’y touche plus ». Après je me suis cantonné sur les patates.
   Toujours sur le chapitre de la nourriture locale, quand on a franchi le Chola Pass (5420 m), pour aller au pied de l’Everest, on est tombé sur deux cabanes de berger. Il n’y avait pas un chat, on était totalement seuls. L’endroit n’était pas mal, il y avait une rivière. Grand bien nous fît, on allait pouvoir se laver malgré l’eau glacée. En croisant le gardien, j’ai remarqué qu’il avait un morceau de barbaque à la main. En entrant dans la cabane, il y avait une odeur de pourri, en fait, le gars était en train de découper un yack franchement faisandé. Le soir, ils se sont tous régalés à bouffer un yack pourri. Là-bas, ils ne tuent pas les bêtes, ils ont dû en trouver une morte de vieillesse. Bonjour le yack ! La copine est sortie ventre à terre. Fin de l'extrait

 

[ Revenir à la présentation ]

 

 

Page lue fois