Extrait du livre

 

   Sous le regard interrogateur des visiteurs, la guide fait quelques pas vers le fauteuil d’aisance dont le couvercle est resté malencontreusement ouvert après l’attentat excrémenteux. Elle se penche prudemment au-dessus du trou cylindrique de la planche percée. À la vue de la sentinelle impudique, elle met la main sur la bouche et émet un borborygme nauséeux.
― Qui a fait ça ? s’exclame-t-elle.
― Lui ! indique l’aïeule en visant du doigt le brigadier. Le saaalaud !
― Vous ? Vous avez une explication ?
― Ben… j’étais en train de constater les faits quand la vioque s’est pointée ! Elle a cru que c’était moi qui…
― Ben voyons ! Vous faites les constats les couilles à l’air ? rétorque la vieille dame.
― Oooh ! fait l’assistance, outrée.
― Tout faux ! poursuit le brigadier. J’ai profité qu’y avait personne autour pour me rajuster.
― Vous n’êtes pas très convaincant ! poursuit la guide. Et à en juger par votre apparence, je serais tenté de croire cette dame sur parole. Et refermez votre braguette, s’il vous plait !
― Vous fiez pas aux apparences, hein ! En ce moment, il se passe des trucs pas clairs à Chilleurs, on retrouve des tas de merde partout et personne y sait d’où que ça vient !
― Parce que vous allez me faire croire qu’un chien ou un chat, est-ce que je sais moi, s’est assis sur ce fauteuil pour faire ses besoins ? C’est forcément une personne !
― Et vous croyez que c’est moi ?
― Ce n’est certainement pas moi ni personne de mon groupe !
― Bon… puisque c’est comme ça (il compose le numéro du garde champêtre sur un ancien modèle de téléphone mobile à touches) Allo ? C’est Demeideu ! Dis… j’suis dans la mouise ! J’viens d’en trouver une grosse ici. Te verrais l’brin ! J’te dérange ? T’es avec tes militaires ? DEEE QUOI ? Y’a un pitaine qu’y marché d’dans ? Y’en a plein les pelouses ? AH AH AH ! J’te passe l’matrone du château, dis-y pour ces crottes, qu’on en trouve partout dans les rues et les parterres.

   L’accompagnatrice signifie d’une main vigoureuse qu’elle n’a aucunement l’intention de prendre la communication. Elle sort à son tour son téléphone de sa poche, agite un doigt nerveux sur l’écran, réclame avec insistance que quelqu’un vienne débarrasser l’immondice sur-le-champ. Sa colère masque tant bien que mal la honte qu’elle éprouve vis-à-vis de ses hôtes aristocratiques dont la visite d’un haut lieu du patrimoine français est entachée par un incident aux conséquences répugnantes. Sur un ton incisif, elle ordonne au brigadier de ne plus suivre le groupe. Celui-ci proteste. Elle le menace d’appeler le vigile si elle l’aperçoit dans les parages. Il abdique, ne tenant pas à tâter du nunchaku. Sa fierté durement éprouvée, la guide reprend son rôle et invite le groupe à poursuivre la visite à ses côtés. La vieille dame se lève du fauteuil, ouvre son sac à main de marque, saisit un mouchoir en soie qu’elle se passe sur le front, arrive à proximité du brigadier, ricane et lui balance à voix basse :
― Hin hin ! Dans l’cul la balayette !

   Marchant à quelques mètres derrière les visiteurs, Demeideu se fait discret. D’autres eussent été couverts de honte d’avoir été bafoués dans leur intimité, pas lui. Le groupe arrive à présent dans une aile du château consacrée au musée de la parfumerie. Il se répartit autour d’un superbe orgue à parfums. L’accompagnatrice poursuit ses commentaires.
― Mesdames et messieurs, l’usage des parfums était indispensable pour camoufler les odeurs corporelles ou pour détruire les pestilences dont nous avons eu, hélas, une démonstration imprévue tout à l’heure. La particularité du château de Chamerolles est d’abriter ce musée des parfums constitué d’un ensemble de pièces et d'objets uniques témoignant de l'histoire du parfum et de l'hygiène au fil des siècles. Comme la gastronomie et la haute couture, la parfumerie fait partie du savoir-faire français. Voyez-vous, il n’y a pas qu’à Grasse qu’on sait faire du parfum. La région compte des centaines d’entreprises liées aux différents secteurs du parfum, entre les recherches, les cultures, la fabrication, le flaconnage, le conditionnement et la distribution.

   Les retraités se dispersent parmi les étalages prestigieux, parlant bas, dans le silence et le recueillement. La salle est mansardée, obscure, à peine éclairée par les petites lampes qui agrémentent les vitrines renfermant une collection de flacons. Tout à coup, la voix grave du chanteur belge Raoul de Godewarsvelde retentit, troublant la sérénité de l’endroit par les premières mesures d’une chanson de salle de garde : « TOUUUT CH’TI QUI PICHE Y TINT S’BIROUTE DINS S’MAIN ET LES TROS QUARTS DU TEMPS Y PICHE EUN’GOUTTE DINS S’MAIIIN… » Le téléphone portable de Demeideu sonne, intempestif, ostensible. Les visiteurs sont offusqués à l’écoute de cette ignoble sonnerie dont les paroles trahissent un mauvais goût flagrant. Le brigadier précipite sa main dans la poche de son veston, en sort son antiquité qu’il tripote de ses doigts disgracieux, le porte à son oreille.
― Ouais ? Ah c’est toi ! Ouais… ouais… HEIIIN ? Naaan… elle va jamais me croire, attends, cette fois, elle sera bien obligée de t’écouter, j’te la passe. MADAAAME ! C’est le garde champêtre ! Y’a à vous causer !
   Fronçant les sourcils, montrant les dents, elle s’avance, furibonde.
― Oh vous ! Vous ! Il me semblait vous avoir expressément demandé de vous tenir à l’écart du groupe ! Votre présence nous indispose au plus haut point !
― On verra ça plus tard. Écoutez ça ! C’est la police rurale, dit-il, lui tendant son téléphone qu’elle prend à contrecœur du bout des doigts.
― Bonjour. Je suis le garde champêtre de la commune. Vous êtes l’accompagnatrice du groupe de madame Chirac ?
― Elle-même.
― Ce que j’ai à vous dire est de la plus haute importance. Un individu suspect a été aperçu ce matin fuyant à pied vers le château. Il serait responsable d’une série de défécations sur la commune. Son signalement est encore incertain mais selon un témoin, il serait âgé et commettrait ses actes avec une rapidité surprenante. Attention à ce qu’il ne se mêle pas à votre groupe, soyez vigilante.
― Merci du conseil, au revoir.
― Alors ? C’est qui qui avait raison ? claironne Demeideu. Vous m’avez accusé d’avoir chié dans l’trône alors que j’ai rien fait ! Vous l’avez votre coupable !
― Je suis vraiment désolée, excusez-moi, je ne sais pas quoi vous dire. Tout cela me dépasse, j’avoue…
― Ah non ! Vous n’allez pas croire ce goujat ! proteste Solange.
― Les faits sont là, ma chère, nous ne pouvons qu’accepter l’évidence, même si elle est contraire à la décence. Vous aurez mal vu.
― Ah mais pardon ! Je ne suis pas encore gâteuse malgré mes 79 ans !
― Allons Solange, calme-toi, intervient celui qui semble être son conjoint. Ça arrive à tout le monde de se tromper.
― Vas-y ! Prends-moi pour une menteuse ! J’l’ai vu son berlingot à l’autre tâche, sacré nom d’une pipe ! Avec mes yeux, j’l’ai vuuu !
― Tu es fatiguée, allez quoi, va te reposer dans l’autobus.
― Hiii ! FOUS-MOI LA PAIX ! On règlera ça tout à l’heure ! Tu ne perds rien pour attendre ! Hooo…
   L’orage apaisé, précédé de leur guide, le groupe se dirige vers la sortie. Le brigadier se tient près de la balustrade, attendant que le dernier visiteur descende pour fermer la marche. Lorsque Solange arrive à sa hauteur, il lui envoie, sans ménagement :
― DANS L’CUL LA BALAYETTE ! Fin de l'extrait

 

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