
Extrait du livre
Par dépit, un matin, elle s’agenouilla dans le confessionnal et avoua un péché épouvantable. C’était la pire confession qu’ait pu entendre un curé dans l’exercice de son sacerdoce, une chose tellement abominable qu’elle faisait figure de crime sadique. Éva Hitoker se vanta d’avoir noyé dans son bain un nourrisson dont elle avait la garde tandis qu’elle était adolescente, faisant passer son homicide pour un accident, ajoutant pour appuyer ses propos qu’elle accomplit son geste avec une certaine jouissance et resta indifférente au chagrin des parents. Elle obligeait ainsi le prêtre à vivre avec le poids considérable d’une pécheresse sans remord sur la conscience, sachant le secret de la confession inviolable. Abasourdi, l’abbé Oudelar refusa de lui donner l’absolution, lui disant à voix basse qu’elle était une complice de Satan vouée à l’enfer et que par conséquent elle abandonne définitivement l’idée de devenir une enfant de Dieu. Elle sortit du confessionnal à grands bruits, en vociférant des insultes. Par chance, l’église était vide à cette heure matinale, sans quoi l’édifice eut été empreint d’un parfum de scandale. Quelques jours plus tard, les langues ayant bavé, le curé fut convoqué à l’évêché où il dut rendre des comptes à sa hiérarchie. L’affaire se tassa.
L’activité paroissiale reprit son cours jusqu’à ce jour tragique où un drame survint et bouleversa la vie du prêtre, allant jusqu’à ébranler sa foi. Sa sœur, Marie, de dix-huit ans son aînée, mourut brutalement. Il la retrouva un soir, allongée, sans vie, dans l’église, au pied de l’autel. On supposa un infarctus à défaut de diagnostic plus avancé. Marie était l’être le plus cher que Victor avait au monde. Elle était à la fois sa sœur, sa mère, sa gouvernante, sa conjointe dans un amour chaste et pur qu’il lui porta toute sa vie durant. C’était elle qui l’éleva quand il était petit, suite au décès tragique de leurs parents quand ils habitaient Saint-Etienne-au-Temple, village proche de Châlons-en-Champagne. Il avait neuf ans quand sa mère mourut dans l’incendie de leur grange. Peu de temps après, on retrouva leur père pendu à une poutre brûlée, sur le lieu de l’incendie. Ils laissaient deux enfants et quelques vaches. Marie avait 27 ans, elle prit la direction de la modeste exploitation agricole et s’occupa de son petit frère comme s’il fût son fils. La jeune femme n’avait jamais connu d’homme, habillée de peu, elle vivait comme une sauvageonne. La vie était dure dans les campagnes entre les deux guerres, on manquait de tout. Les paysans pouvaient plus ou moins s’en sortir au prix d’un travail épuisant, incessant, ingrat, dans le mépris des gens de la ville.
Le cercueil en bois clair était posé sur deux tréteaux, à l’endroit où on retrouva le corps inanimé. N’ayant pas la force ni le courage d’assurer la messe d’enterrement de sa sœur, le père Oudelar se fit seconder du curé de Vreynes. Le bruit avait rapidement couru dans le village et ce matin-là, l’église était bondée. Quand sonnèrent les coups tristes, les paroissiens affluèrent, y compris ceux de Vreynes, venus soutenir le curé de Saint-Perlé dans la douleur. Parmi l’assistance, Éva Hitoker et sa bande d’intégristes étaient venus assister avec une certaine satisfaction au deuil de leur rival. Le clan s’était fait le porte-parole zélé d’une nouvelle qu’il convenait de propager sans délai, la bonne du curé venait de casser sa pipe et ça valait le détour de voir la bobine déconfite du capelan poussiéreux.
Assis au premier rang, Victor était effondré, cachant ses larmes, d’autant que l’homélie de son confrère était des plus touchantes. Il allait se retrouver seul et bien qu’il fût un homme d’Église voué au célibat et à la solitude, il n’était pas préparé à affronter l’existence sans Marie. L’idée lui était insupportable.
Aussitôt après les obsèques, l’abbé Oudelar se confina dans son presbytère, ne recevant personne, refusant d’assurer son ministère. Pendant plusieurs semaines successives, l’église fut fermée. Les paroissiens savaient le saint homme profondément affligé et attendirent patiemment son rétablissement spirituel. Mais la horde adversaire y vit une brèche dans laquelle elle s’engouffra pour s’empresser de se plaindre à l’évêché de la conduite indigne du curé de Saint-Perlé qui n’assure plus sa tâche. « Vous vous rendez compte ? Il ne veut plus dire la messe dominicale, quel scandale ! Une attitude qui ne saurait souffrir d’aucune indulgence ! »
Or, un dimanche, l’église sonna, appelant les fidèles. Étonnés, privés de culte depuis plusieurs semaines, les villageois convergèrent vers l’église toutes affaires cessantes. À nouveau, les vieilles pierres de la maison de Dieu connaissaient une affluence inhabituelle. À nouveau, la brigade Hitoker se fondit dans la foule. Le curé de Saint-Perlé dit la messe avec l’enthousiasme qu’on lui connaissait, chantant sans frémissement, distribuant la communion avec sérénité. Une chose cependant troubla les paroissiens. D’ordinaire, avant l’eucharistie, le prêtre monte en chaire pour s’adresser à ses ouailles en prêchant la bonne parole pendant une dizaine de minutes mais ce matin-là, les choses n’étaient pas comme d’habitude. La messe était bouleversée par les événements. Tandis que les villageois s’apprêtaient à se lever pour s’en aller dans la paix du Christ, curieusement, le père Oudelar se planta au milieu de la nef et prononça une homélie hors du commun, un discours sans détour, son ultime sermon, un sermon à glacer le sang. Fin de l'extrait
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