
Extrait du livre
Le soir, très tard, comme convenu, Roméo marchait jusqu’aux ruines qui dominaient le village. Sous le faisceau de sa lampe torche, il se dirigea vers l’endroit où il avait rencontré l’olibrius une semaine plus tôt. A minuit, le paradeur apparut spontanément, en queue-de-pie et haut de forme, sa canne diamantée dans une main et son parchemin dans l’autre. Un flambeau s’alluma, suspendu dans l’air à deux mètres du sol.
― Bonsoir Roméo, le salua l’étranger de sa voix synthétique.
― Oh fan, papy, tu me surprendras toujours. Je sais pas comment tu fais ça, mais… c’est hallucinant.
― Cette semaine s’est-elle bien passée pour toi ?
― Formidable ! j’ai retrouvé mon boulot, ma meuf et j’ai même gagné au tiercé.
― Tu vois, je te l’avais dit.
― Tu m’as porté chance avec tes boniments. Tu m’as même sauvé la vie. Vu que tu m’as donné rendez-vous, ici à minuit, je suis venu te remercier. Du fond du cœur.
― Si tu veux continuer à nager dans le bonheur, tu sais ce que tu dois faire, lui dit-il en déroulant le parchemin.
― Oh papy ! Je vais pas encore une fois me saigner le bras pour signer ton papelard, t’es bien gentil mais faut arrêter, ça va deux minutes, les couillonnades.
― Tu sais ce qui va t’arriver si tu refuses de signer ce pacte.
― Tu vas prendre mon âme, ah ah ah !
― Ça te fait rire ?
― Hé ouais, con ! Si mon chef m’a réembauché, si Adeline est revenue vers moi et que j’ai gagné le pactole, tout ça, c’est le hasard, arrête de te prendre la tête, papy !
― Tu es tellement stupide que tu ne t’es pas demandé qui favorisait ce hasard. Ce que je t’ai donné, je peux le reprendre, pauvre idiot.
― Tu regardes trop la télé, papy, c’est pas bon.
― Tu ne me prends pas au sérieux ? Très bien, je vais procéder autrement…
Sur ces mots, plusieurs flambeaux s’allumèrent en cercle autour d’eux. Dans un nuage de fumée et une odeur de soufre, le vieil étranger leva les bras et son corps tripla de volume, son visage devint rouge écarlate, ainsi que ses yeux dont les pupilles s’affinèrent, pareilles aux yeux d’un serpent. Deux cornes monumentales émergèrent de son front. Une queue épaisse, dont l’extrémité avait une forme de flèche, fouettait l’air au-dessus de ses jambes, devenues deux énormes pattes aux sabots fourchus pareilles à celles d’un monstrueux bélier. Sa canne diamantée se transforma en une fourche menaçante. Le gentleman s’était métamorphosé en une créature hideuse qui faisait vibrer de ses râles les ruines alentour. Face à la bête immonde sortie de l’enfer, Roméo était tétanisé.
― TU ME CROIS MAINTENANT ! rugit le Diable d’une voix caverneuse et terrifiante.
― Vous… vous êtes vraiment le Diable ?
― Tu trouves que je ressemble à la reine des neiges ? Je suis Satan, l’immortel. ROARRR…
― Sans vous contrarier, monsieur Satan, je tiens pas plus que ça à aller en enfer, vous savez, ne vous dérangez pas pour moi…
― Trop tard ! Tu as signé. AH AH AH !
― J’ai fait ça pour vous faire plaisir mais je le pensais guère. Faut pas croire tout ce que je dis.
― Prends cette plume et signe ce pacte de ton sang ! Ou je t’emporte sur-le-champ.
― Oui… oui ! (Il se piqua le bras) … Tenez !
― Parfait… N’oublie surtout pas une clause essentielle de ce pacte, tout décès, tardif ou prématuré, naturel, accidentel ou volontaire, propulse l'âme du défunt en enfer sans préavis.
― Ah ? Et depuis quand, euh… votre Altesse ?
― Pauvre fou, tu as signé sans regarder, c'est pourtant précisé en toutes lettres en bas de la page, lui dit-il en pointant le parchemin de son doigt crochu.
― Fatche de con, c'est écrit petit, on arrive à peine à lire.
― C'est normal, sur tout contrat, ce qui désavantageux pour le signataire est toujours écrit très petit, voire illisible, AH AH AH ! Au revoir, Roméo, à lundi prochain, même endroit, même heure. ROARRR…
Le Diable s’éclipsa dans un tourbillon de feu. Les torches aériennes s’éteignirent, la fumée et l’odeur de soufre se dissipèrent. Roméo était pantois. Il réalisa que tout ça, ce n’était pas du cinéma, il venait bel et bien de pactiser avec Satan, cela signifiait qu’il était maudit et que son âme était vouée à l’enfer. Surtout ne pas mourir, ne plus mourir. Prostré, il alluma sa lampe et descendit le chemin d’un pas chancelant.
Assis à la table de sa cuisine, il ne pouvait pas dormir. Son bonheur était conditionnel, c’était terrible de se dire que si les choses s’arrangeaient, c’était l’œuvre du Diable. « Faut surtout pas que j’en parle à Adeline, se disait Roméo, elle a beau prendre les choses à la rigolade, elle va faire une brave tronche de se savoir amoureuse d’un damné, pour le coup, elle va me larguer pour de bon. »
Il gambergea toute la nuit, se demandant comment sortir de ce traquenard diabolique. Ses pensées allèrent vers Gudule, une pauvre vieille rebouteuse qui vivait recluse dans la colline. Les paysans avaient parfois recours à ses bonnes influences pour soigner les chèvres malades. Elle était un peu sorcière, elle trouverait bien une parade pour lever ce mauvais sort.
Quand le jour fut levé, il alla frapper à sa porte sous l’aboiement de son chien, une brave bête qui remuait la queue et faisait la fête aux rares visiteurs. Gudule apparut, vêtue d’un tablier en toile, coiffure en bataille et chaussettes aux pieds dans des sandalettes en plastique.
― Roméo ? Qu’est-ce qui t’amène ?
― Désolé de te déranger, Gudule, j’ai absolument besoin de ta science.
― Oh là ! T’es pâle comme un linge.
― J’ai fait la plus grosse cagade de ma vie.
― Reste pas là qu’y fait pas chaud. Entre et assois-toi près de la cheminée. Tu veux du café ? Je viens d’en faire.
― Je veux bien, merci, j’ai rien pris ce matin. Je suis venu toutes affaires cessantes.
― Raconte ce qui t’arrive, mon garçon.
― Je vais pas y aller par quatre chemins, j’ai fait un pacte avec le Diable. C’est pas de blague, je l’ai vu de mes yeux, c’est une bête épouvantable.
― Ça s’est passé où ?
― Hier soir, aux ruines du château.
― Faut point s’y rendre, y’a danger. Pourquoi tu as fait une chose pareille ?
― J’étais pas dans mon état normal. J’allais pour me tuer quand y’a un drôle de zigue qui est apparu, sapé comme un guignol. Ça m’a coupé l’envie. Sur le moment, j’ai cru que c’était un charlot échappé d’un cirque mais c’est après, y s’est carrément transformé, pire qu’une bestiasse de film d’horreur. La trouille de ma vie. Pour moi, le Diable, l’enfer, tout ça, c’était de la vaste rigolade, hé bé… plus maintenant.
― Satan peut prendre toutes les apparences. Il se montre toujours sous une forme séduisante, c’est le malin, y sait vous prendre. Et toi, tu t’es laissé berner comme une jeune nonne. Il faut agir vite, il n’y a pas une seconde à perdre. Mets-toi debout, là ! Fin de l'extrait
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