

Extrait du livre
En 1995, longtemps après avoir figuré parmi les artistes les plus prolifiques, Elton John a montré que son génie sommeillait toujours en composant une merveille, Belfast, dans la lignée des Tonight ou Carla Etude. Tout ce qu’il a produit après 2000 n'était plus aussi génial, ça me plaisait moins. Sa récente mixture, The Lockdown Sessions, n’est pas ce qu’il a fait de mieux, c’est un euphémisme. Sur cet album, certains duos me sont inécoutables, quant à la couverture, elle est d’un goût douteux. Il y a autant de différence entre Funeral For A Friend et Cold Heart, qu’entre un Gevrey-Chambertin premier cru et du pinard en bouteille plastique. Quand un chanteur refait (ou remixe) ce qu’il a déjà fait, son inspiration a foutu le camp, il est temps pour lui de tirer sa révérence. Je préfère conserver l’image de l’Elton que j’aimais et dont j’étais fan, l’Elton génialissime des années 70/80, l’Elton de mes premiers souvenirs.
I remember when I was young, me and many others fans had so much fun. Nous attendions pendant des heures avant de pouvoir pénétrer dans le temple du rock, qu’il fût palais des sports, arènes ou parc des expositions. Attendre, debout, sans broncher, sans faire pipi, longtemps. L’attente commençait vers 14 h pour un concert qui commençait à 21 h. Avec d’autres fans, on passait l’après-midi à bavarder, à évoquer toutes sortes de souvenirs à caractère eltonien, on liait connaissance, on se promettait de s’échanger des collectors sur l’idole, je notais précieusement l’adresse de ces autres malades atteints, comme moi, d’eltonjohnite aigüe. C’est d’ailleurs à la faveur de ces longues attentes que j’ai rencontré, au fil des concerts, des personnes dont le contact a transformé mon existence par la suite. J’attachais beaucoup d’importance à ces relations.
Vers 19 h, les gorilles apparaissaient, on allait enfin pouvoir se dégourdir les jambes jusqu’à la scène. La séance de palpation pouvait commencer, fouille au corps, ouvre ton sac et dis bonjour au monsieur. Avec le temps, ils étaient devenus de plus en plus tatillons, au propre comme au figuré. Après 1990, les photos devinrent stupidement interdites. Dans les années 80, je pouvais entrer sans problème avec mon gros réflex Canon et prendre des photos comme je voulais.
Agglutinés près de la scène, il fallait encore attendre deux bonnes heures mais on sentait que la longue attente extérieure n’avait pas été vaine, c’était le prix à payer pour être à cette place, pour avoir le privilège de voir l’artiste de près. On avait mal aux jambes, d’autant qu’il fallait prolonger la station debout jusqu’à la fin du concert. Et puis Elton John entrait en scène sous les ovations du public, il saluait ses fans du premier rang, pointait du doigt ceux qu’il reconnaissait, par deux fois, je fus gratifié par ce geste de sympathie, avec un petit commentaire personnel, « I saw you yesterday in Toulouse ». Enfin, il attaquait la première chanson au piano. À ce moment, c’était comme si on avait atteint un sommet après une interminable randonnée.
Un soir de ces années libres et délicieuses, les années 80/90, en sortant d’un concert à Paris-Bercy, je tombai sur une fille qui vendait des superbes photos noir et blanc du concert auquel je venais d’assister, avec gros plan sur Elton et tout le toutim. Etonné, que dis-je, estomaqué, je lui demandai comment elle avait réussi ce tour de passe-passe, car c’était carrément magique. Tu sors et t’as les photos, non mais allocoi ! Elle m’expliqua qu’elle habitait à côté du palais omnisports et que les soirs de grands concerts, son copain photographe faisait la queue comme tous les fans pour être bien placé, au premier rang, afin de photographier les stars qui se produisaient à Bercy. Il sortait avant la fin du concert, filait chez lui, développait les clichés qu’il tirait en plusieurs exemplaires sur papier grand format. Il confiait les photos à sa copine qui allait aussitôt se placer à un endroit stratégique, à la sortie du concert, pile poil avant que ne fût relâchée la foule humaine, têtes pleines de décibels. Leur petite combine était ingénieuse et providentielle pour les fans. C’était plein d’enthousiasme et d’allégresse que je faisais main basse sur ces clichés tout frais comme un gosse farfouillant dans la hotte du Père Noël. Elle était heureuse de vendre ses photos et moi heureux, c’est peu dire, de saisir pour quelques francs ce que je considérais déjà comme des collectors.
Dans les années 80/90, on parlait beaucoup d'Elton John, il passait souvent à la télévision, chez Michel Drucker, chez Guy Lux, chez Jacques Martin (qui le qualifiait d’artiste majuscule), et notamment chez Patrick Sabatier lors de l’émission Le jeu de la vérité. Chacun de ses passages était pour moi un événement, j'étais braqué devant ma télé, les doigts tétanisés sur les touches du magnétoscope. Que je fusse fan d'Elton était de notoriété, les copains me disaient « j'ai pensé à toi hier soir, y'avait ton pote Elton à la télé ». D'autres découpaient pour moi des articles dans un magazine ou un programme télé, ces petites attentions me touchaient, il y avait une connivence très amicale. J’étais fier que la popularité de mon idole rejaillisse un peu sur moi, fier d’être officiellement un fan d’Elton reconnu et considéré.
Sans prétention, j’étais un fan d'Elton John « certifié » dans la mesure où j'intégrais le cercle des collectionneurs. Grâce aux relations que je m’étais faites dans le milieu, je recevais régulièrement, par voie postale, des listes de collectors, souvent des vinyles rares. Je me souviens encore de ce vendeur bruxellois qui mentionnait sur l'entête de sa correspondance le prince du picture-disc. J’avais fini par le rencontrer lors d’un périple en Belgique qui passait par les disquaires comme d’autres passaient par les diamantaires à Anvers, nous n’avions pas les mêmes valeurs. Dans les années 80, internet n'existait pas, les transactions se faisaient uniquement par courrier ou par téléphone. Et donc PayPal n'existait pas non plus, pour le règlement, souvent à l’étranger, je n'avais d’autres recours que de glisser des billets de banque dans l'enveloppe. Tout le monde y trouvait son compte malgré le risque encouru. Qui ne risquait rien n'avait rien, ça a toujours été ma devise au prix de quelques frayeurs. De 1991 à 1996, j’étais abonné dès les premiers numéros à l'excellent fanzine américain East End Lights. Privilège de faire partie des lecteurs du seul bulletin officiel entièrement consacré à Elton John… à cette époque. Fin de l'extrait