
Extrait du livre
Hugues se lève, allume la lampe de poche, se dirige vers les bagages regroupés au pied du secrétaire, Il ouvre la fermeture éclair d’un sac, s’empare d’un lecteur mp3 qu’il manipule pour sélectionner une chanson, le visage éclairé par l’écran.
― Ouaiiis... pas mal ça... ça va donner...
― Qu’est-ce que tu cherches ?
― Moi, les dingues, j’les soigne ! J’vais lui faire une ordonnance, et une sévère ! J’vais lui montrer qui c’est Hugues. Aux quatre coins de Valleraugue qu’on va la retrouver, éparpillée par petits bouts façon puzzle. Moi, quand on m’en fait trop, j’correctionne plus, j’dynamite, j’disperse, j’ventile.
― Qu’est-ce tu marmonnes ?
― J’évoque mes classiques, ça me motive.
― Je ne comprends rien à ce que tu dis.
― Je vais t’expliquer, mais avant, il faut réveiller la petite.
― Pourquoi ?
― Parce qu’ici, dans cinq minutes, c’est Verdun.
― Tu me fais peur. Qu’est-ce que tu vas faire ?
― Installer mon ampli dans le salon, connecter le mp3 et balancer du hard rock à mort. Ça va gueuler dans les chaumières. À trois heures du mat’, elle va avoir un réveil pénible.
― Tu ne vas pas faire ça ?
― J’vais m’gêner. Ah elle veut la guerre…
― Et... tu mets quel groupe de rock ?
― Rammstein.
L’amplificateur à la main, il ouvre délicatement la porte. Véronique se lève, se dirige vers le lit de Mélusine, lui caresse les cheveux en murmurant des mots tendres.
Dans le faisceau de sa lampe, Hugues s’oriente dans la pièce obscure et désordonnée, une odeur de suie, suffocante, en imprègne l’atmosphère. Il marche jusqu’au buffet, pose l’ampli sur le sol, cherche une prise murale. Il tend le fil, branche l’ampli sur le secteur puis le lecteur à l’ampli qu’il allume et oriente vers l’escalier. La pluie a cessé, il n’y a plus de bruit. Tout dort paisiblement, c’est le calme profond de la nuit. Il sélectionne la chanson, appuie sur la touche « lecture », règle le bouton du volume à la puissance maximum. Quelques secondes de silence, avant l’apocalypse...
Les premières mesures de Feuer Frei déchirent la nuit, la déflagration est titanesque. La guitare infernale vomit ses notes rageuses, la voix teutonne et rauque du chanteur résonne comme le hurlement d’un loup-garou déchaîné, telle une armée de zombies déboulant soudain dans la pièce sur des accords sataniques.
Hugues se rue dans la chambre, referme la porte, regarde sa femme en ricanant comme un gamin qui vient de faire une bonne blague. Car c’en est une, et de taille. Sans répit, la musique impétueuse bat son plein au milieu de la nuit. On se plait à imaginer Hortense sursauter dans son lit, en proie à la terreur d’un son dantesque, totalement étranger pour elle, d’une puissance inimaginable et d’une source qu’elle ne peut certainement pas identifier. Elle doit qualifier la chose de diabolique. On savoure l’idée d’avoir foutu la trouille de sa vie à l’infâme tortionnaire.
Dans l’obscurité, Hugues entrouvre la porte, risque un œil dans l’échancrure. Un rai de lumière entre dans la chambre, quelqu’un vient d’allumer dans le salon. Ce qu’il voit le sidère. La scène qui se déroule sous ses yeux ébahis est irréelle, comme sortie d’un mauvais film, c’est du caustique, du spécial, de l’inédit. Il assiste, abasourdi, à une séquence déconseillée aux âmes sensibles. Telle une sorcière menant sabbat, mémère se dandine, totalement nue, sur le rythme tonitruant du groupe allemand, les cheveux ébouriffés, les bras en l’air, révélant une irrévérencieuse pilosité. Elle danse ainsi au milieu de ce qui ressemble à un champ de bataille tant le décor, chaotique, est noir de suie. La scène est cauchemardesque.
Pour éviter de trop entrouvrir la porte, Hugues se décale, laisse sa femme assister à l’avant-première infernale. Sans mot dire, bouche bée, elle reste muette face à l’énormité du spectacle, mémère à poil, déjantée, trépignant sur Rammstein qui gueule à tout va. Une fois de plus, l’effet est à l’inverse de celui attendu.
― Maman, j’veux voir moi aussi, s’te plaiiit… insiste la fillette.
― Non, ma puce, c’est vraiment moche de voir danser un dindon.
― Alleeez, moi aussi je veux voir le dindooon...
― Laisse-là donc regarder, approuve Hugues, qu’est-ce que ça peut bien faire ?
― Je n’ai pas envie qu’elle soit traumatisée, voir un truc pareil sur cette musique de fond, c’est limite film d’horreur...
― Tu sais, les gosses, faut pas trop les dorloter, faut qu’ils apprennent la vie...
― Mouais… tu as peut-être raison. (Se tournant vers Mélusine) attention ma puce, ce que tu vas voir, ça n’existe pas dans le monde à Oui-oui. C’est raide, ça claque, tu comprends ?
― Ben oui, j’suis pas débile.
À son tour, la fillette s’approche de l’entrebâillement, éberluée, elle regarde l’ancêtre dénudée s’exhiber voluptueusement sur la musique endiablée. Son petit rire saccadé retentit aussitôt. Bien que le volume soit poussé au maximum, Hortense entend le gloussement de la fillette, elle se tourne vers la porte, aperçoit ses trois locataires qui l’observent. Sans en être troublée, elle continue ses déhanchements frénétiques, laisse échapper son enthousiasme.
― Aaah ! Ouiii ! J’adooore ! C’est lyrique ! C’est divin ! Quel orchestre magistral ! Quel opéra ! Ouiii... ouiii...
― Si on s’attendait à ça ! s’étonne Véronique.
― Jamais je n’aurais cru que Rammstein produise cet effet sur l’âge caduc, constate Hugues.
― Hi hi hi ! Pété de rire ! se gausse Mélusine.
― Tu as eu une bonne idée, c’est de la musique comme ça qui lui faut pour la dérider.
― J’aurais préféré qu’elle fasse dans son froc, cette vieille taupe. Demain, je sens que ça va être chaud.
Les dernières notes de Feuer Frei s’estompent. La fête est terminée. Hortense lance un « à demain ! » puis s’éclipse dans l’escalier. Hugues éteint l’ampli et le lecteur mp3, le cataclysme sonore aura duré le temps d’une folle chanson qui a fait vibrer, pendant quelques minutes, une vieille maison cévenole tombée en déconfiture. À présent, le silence reprend ses droits mais personne ne pourra fermer l’œil jusqu’au lever du jour. Fin de l'extrait
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