Extrait du livre

 

   Raymond arriva enfin. Juché sur son vélo, un énorme tuyau métallique lui ceinturait la poitrine, il se terminait par un large évasement à hauteur de tête. C’était son tuba qu’il avait transporté malgré l’inconfort que pareille expédition représentait.
― T’en a mis du temps. On se demandait si t’allait venir.
― Si tu crois que c’est facile de pédaler avec un engin pareil autour de la taille ! Je suis passé à côté de la mère Pète-sec, j’ai cru qu’elle allait avoir une attaque. Elle s’est mise à hurler que ça a réveillé tous les chiens du quartier. J’ai semé un brave merdier derrière moi…
― Maintenant, on peut commencer.

   Chacun ôta le papier journal qui emballait l’instrument, le chiffonna en une boule grossière qu’il glissa dans sa poche. Tel un chef d’orchestre immobile avant les premières mesures, Raymond leva le bras qui resta en l’air puis le laissa promptement retomber. Une épouvantable déflagration cacophonique résonna dans la nuit, pareille à une explosion sonore d’une totale anarchie.
   A l’aide d’une louche, Jeannot tapait de toutes ses forces sur le fond d’une marmite ; Milou actionnait sans ménagement un vieux klaxon dans une succession de pouêt-pouêt frénétiques ; Louis secouait simultanément trois cloches, faisant à lui seul autant de boucan qu'un troupeau de moutons ; Pépé tournait sa crécelle dans un crépitement âcre ; Maurice faisait grincer son violon par les mouvements saccadés de son archet qu'il manipulait comme une scie égoïne ; Dédé martelait un petit tambour dans un roulement furieux et désordonné ; L'énorme cornet du tuba de Raymond vomissait des notes lourdes et graves qui rythmaient le vacarme infernal ; quant au facteur, n’ayant aucun instrument, il s'égosillait dans l'interprétation très approximative d'un chant provençal de circonstance. « A pas vougu paga la peloto, Per ço que siès un pauvre mesquin, As garda co per faire riboto, Est en avans lou cheriverin ! »

   Toutes les petites bêtes avaient fui le périmètre de l’épouvantable raffut. Il n'y avait plus le moindre insecte à la ronde, plus aucun rapace nocturne, plus rien qu'une bande de noctambules déchainés qui s'excitaient sur leurs instruments de fortune avec une conscience infaillible. Le tintamarre diabolique dura un bon quart d'heure sans que rien ne se passa du côté du mas. Puis la clarté d'une lampe apparut dans l'entrebâillement d'un volet au premier étage. Le tohu-bohu cessa aussitôt.
― Ça bouge ! s'écria Raymond.
― Sors de ton trou, rastaquouère ! vociféra Milou, les mains en entonnoir autour de la bouche.
   Des éclats de voix succédèrent au tumulte. On criait, on vilipendait, on proférait les plus infâmes gauloiseries à l’encontre du malheureux Calipot, qui ne devait pas en mener large, terré dans son repaire. Dans l’allée face au mas, la fièvre montait, les agitateurs s’impatientaient et menaient bacchanale pour tenter de débusquer l’étranger. Mais, excepté le reflet de lumière entre les volets, aucun mouvement ne laissait supposer une quelconque capitulation chez l’assiégé. Las de cette ritournelle infructueuse, Dédé sortit de sa cachette et s'avança pour bien se montrer, face aux volets.
― Oh du bateau ! Sors de là ! Montre-nous ta face de jocrisse ! s’égosilla-t-il.
   Aussitôt après l’invective, les deux battants s’écartèrent et là, dans le rectangle de lumière, ce qu’ils virent les cloua de stupéfaction. La belle Ernestine était nue, les bras écartés tenant les volets, ses longs cheveux lui tombaient sur les épaules en une cascade d’ébène, offrant à la vue de tous des seins magnifiques et dodus. La meute humaine ne pipait mot, ils regardaient de tous leurs yeux cette apparition divine d’une silhouette gracieuse, nimbée de lumière dans l’obscurité de la nuit.
   Complètement subjugué, Maurice jaillit du buisson et tomba à genoux sous la fenêtre, les bras en croix, son violon dans une main et l’archet dans l’autre.
― La Sainte Vierge ! hurla-t-il. Tu es bénie entre toutes femmes, je me prosterne à tes pieds, douceur de l’existence, un mot de toi et je deviendrai ton esclave pour l’éternité.
   Le reste de la troupe fut estomaqué de voir ce brave Maurice aussi éloquent dans sa déclaration. On le savait amoureux de la veuve mais à ce point, c’était plus que surprenant. Pour toute réponse à la supplique langoureuse, l’apparition divine tonitrua une homélie des plus terre-à-terre.
― Vous pouvez pas lui foutre la paix à mon homme, bande de vauriens ! Si c’est pas malheureux de voir une chose pareille ! Je me plaindrai au garde champêtre. Ouste ! Foutez-moi le camp !
   Prenant la défense de son ami, bafoué par celle devant qui il était tombé en adoration, Louis jeta ses cloches par terre et s’avança promptement à ses côtés. Il riposta d’une façon aussi matérielle.
― Il nous fait pas peur ton garde champêtre, va caqueter si ça te démange ! En attendant, je suis sûr que tu vas nous fricoter un beau petit bâtard avec ce sagouin !
― Avec la vie que tu mènes toi et tes chèvres, t’es mal placé pour me donner des leçons, espèce de patachon ! rétorqua la veuve. Va plutôt t’occuper des tiens de bâtards !
― Si je t’en ai jamais fait un, de bastardon, c’est que j’ai pas voulu !
― Sans blague ? Bouge pas de là, je reviens !
   Dans l’élan, Ernestine s’empara d’un pot de chambre qu’elle lança en direction du soupirant, toujours à genoux, et de son acolyte, droit comme un i, jambes écartées, les mains sur la taille. Maurice se protégea le visage instantanément avec son violon, mais le projectile rebondit sur l’instrument et termina sa course sur la tête du berger. Témoins de la scène, Jeannot, Raymond, Dédé, Milou, Pépé et le facteur se regroupèrent hâtivement derrière les lauriers.
― Oh pétard ! On nous bombarde ! s’écria Louis, sonné par le choc. Faut pas rester là !
   Il eut tôt fait de battre en retraite avec les autres. Mais le pauvre Maurice ne bougeait pas de sa position vulnérable, prêt à tout endurer pour obtenir les bonnes grâces de celle pour qui il eût vendu son âme au diable.
   Le volet se referma, complètement, et la lumière s’éteignit, plongeant dans les ténèbres un admirateur éperdu.
― Reviens ma belle, ne me laisse pas, suppliait Maurice. Je te pardonne ta colère, même si tu as bugné mon violon avec ton pot de chambre.
― Relève-toi, couillon, tire-toi du miyeu ! lui ordonna Jeannot.
   Pour le réveiller de son envoûtement, Raymond s’approcha de lui et souffla de toutes ses forces dans son tuba. La note fut si puissante qu’on crut entendre le barrissement d’un éléphant. Mais Maurice ne broncha pas, il ne tourna même pas la tête. Il restait prostré, désespérément captif dans son cœur. Le silence ne dura pas. Aussitôt, l’orchestre diabolique récidiva sa cacophonie. Milou au klaxon, Louis à la cloche, Jeannot à la marmite, Dédé au tambour, Pépé à la crécelle, Raymond au tuba et le facteur à la voix aigrelette. Le violon, hélas, demeurait pitoyablement muet. Le charivari n’en finissait pas. Sous l’abominable tonnerre de discordance, plusieurs voix s’élevaient à l’unisson, clamant un slogan réprobateur, destiné à exacerber celui qui en était la cible : « Calipot saligaud ! Calipot saligaud ! ». Fin de l'extrait

 

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